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03.10.2010

Croisées [Nouvelle, texte intégral]

Croisées est le nom de ma première nouvelle, écrite il y a quelques années, sélectionnée dans le cadre de Quais du Polar. Je l'aime bien: elle m'a permis de prendre conscience de ce que cette forme qu'est la nouvelle pouvait apporter dans mon rythme et mon style d'écriture, dans la satisfaction que j'en tire également. Un déclic essentiel.


quais, polar, nouvelleVous marchez dans la rue, la nuit. Il pleut. Vous n’entendez que le bruit de vos pas. C’est-à-dire pas grand bruit, vous essayez de vous faire discret.

Les quais. Odeurs ancrées. La marge. Quelques pas de plus.

Rendez-vous à 2h du matin, quai St Vincent. Je serai là. Vous verrai de loin. Soyez seul.

Pas de problème, car pour ce qui est d’être seul, vous l’êtes toujours. Dans la foule surtout. Dans le noir, votre imagination peuple les ombres. Et il fait noir, là, sur le quai. Espérons qu’elle n’apercevra pas vos accompagnateurs imaginaires.

Il n’est pas loin d’une heure. Va falloir poireauter.

Une ombre se détache d’un réverbère. Vous ne bougez pas, car votre imagination venait justement de placer quelqu’un à cet endroit; vous n’êtes pas surpris. Yeux fermés, yeux ouverts, pas de rupture.

C’est une femme. Elle se comporte comme dans un rêve: elle s’approche de vous. Lentement mais ne laissant aucun doute sur sa direction. Que vous veut-elle ? Votre imperméable votre portefeuille vos sous votre téléphone vos clés de voiture votre corps… Vous vous reprenez: une indication du feu une incitation un sentiment un baiser vos espoirs vos souvenirs votre corps… Votre corps, c’est certain. Un morceau. Deux morceaux. Trois morceaux. Quels morceaux ?

Dix mètres vous séparent encore. Il n’y a tellement plus rien, tout autour, que ces dix mètres ne sont plus rien non plus. Un fil du rasoir. Un frisson qui vous parcourt. Un silence comme si les regards étaient déjà supposés se comprendre. Un mètre. Vous vous posez les mêmes questions. Vous ne faites plus qu’un.

Ses yeux coulent. Vous êtes sur le quai. A son chevet. Tiens, il pleut toujours. Ses cheveux bruns fondent sur son visage lisse de jeune fille. Elle n’a pas plus de vingt ans.

Elle sourit vaguement, comme pour dire dans le train : « Excusez-moi, ce siège est réservé ». Elle avance un peu, encore, un pas, nettement différent des précédents, moins sûr. Vous ne la quittez pas des yeux.

Elle vous semble belle. Elle l’est. Elle tremble.
Mais vous êtes dans un rêve, cela vous parait normal que l’image ne soit pas stable. Elle ferme les yeux. Votre cœur bat.

Vous ne comprenez pas ce silence. Elle vous a donné rendez-vous. C’est à elle de parler. Elle n'est pas muette, vous l’avez vu parler, vous semble t-il, l’autre jour, dans le bus, avec douceur à une vieille dame. Vous voulez aussi votre part de cette douceur. Vous voulez que son haleine vous baigne d’un nuage léger. Faut-il le lui demander, ainsi ?

Elle penche la tête sur sa poitrine. Ne dit toujours rien. Les minutes passent. Vous vous dites que ce rendez-vous n’existe pas. Que vous n’êtes pas à votre place. Que quelqu’un d’autre était attendu. Que cela ne vous regarde pas.

Elle est si belle. Vous aimeriez y croire. Mais perdu entre un fleuve – ça ne fait que s’en aller, un fleuve - et un rêve – ça ne vient jamais, un rêve -, c’est si peu crédible.

Vous partez, dans la pluie. Oui, il pleut toujours. Vous n’entendez que le bruit de vos pas. Ce qui est peu de bruit. Vous ne vous retournez pas. Votre errance se poursuit toute la nuit. Vous n’êtes pas, à proprement parler, satisfait de ce qui vient de se passer.

Votre vie n’est depuis qu’un prolongement de cette nuit. Vous aviez rendez-vous, vous semble t-il. Vous l’aviez vu dans un livre. Ou dans un petit papier glissé dedans. Ou peut-être l’aviez-vous rêvé. Et comme c’était à deux pas, vous aviez pensé qu’il était bon d’y aller. Vous y êtes allé. Vous l’avez vue.

Vous êtes parti. Elle s’est jetée dans le fleuve. C’était il y a dix ans. Vous étiez allé au rendez-vous parce que vous croyez en la littérature et en votre imaginaire. Vous avez écrit ce texte depuis parce que vous n’avez pas retrouvé le livre où s’étaient nichées les quelques lignes fixant le rendez-vous. Et que la littérature est sans doute la dernière des choses sur terre à laquelle vous croyez encore. Parce qu’elle explique tout ce qui se passe dans ce bas monde ; elle répond à tout et elle répond à rien.

 

 

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